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Les sièges de Saragosse (1808-1809)

 
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Maréchal Lannes
Tiguidoo
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MessagePosté le: Sam 15 Jan - 19:55 (2011)    Sujet du message: Les sièges de Saragosse (1808-1809) Répondre en citant

Ouvrant le numéro 23 du Journal de la France, j'y trouve cet article de Jean Lucas-Dubreton :

"Un premier siège (juin-août 1808), mené par Verdier avait dû être levé après l'affaire de Baylen. Mais les Français, conduits cette fois par Moncey, revinrent à la charge. Le véritable siège commença en décembre 1808. Pendant plus de deux mois, assaillants et assiégés rivalisèrent d'acharnement et de fureur dans le mépris de la mort.

Vers la fin de novembre 1808, une rumeur sinistre courut dans la ville de Saragosse : les "gravachos" vainqueurs descendaient la vallée de l'Ebre.

Le 23 novembre, le maréchal Lannes avait mis en pleine déroute les troupes du général espagnol Castanos à Tudela. Si les vainqueurs ne s'étaient point attardés à piller pendant deux jours, si Ney subordonné à Lannes n'avait pas perdu de temps, une marche immédiate sur Saragosse aurait pu changer la face des choses. Mais on ne se pressait point, et l'hostilité des habitants conseillait la prudence.

A Saragosse, on attend l'ennemi de pied ferme ; la garnison est renforcée ; 30 000 hommes de troupe, autant de paysans et d'habitants armés ; d'immenses approvisionnements de vivres, de munitions fournies par les Anglais ; le pont sur la Huerva, en face du couvent de San Engracia mis sous la protection de la Vierge, avec cette inscription : "Redoute del Pilar imprenable à cause de ce nom sacré. Saragossains, vaincre ou mourir pour la Vierge del Pilar" ; les maisons autour de la ville, les oliviers, les arbres rasés pour ne point laisser de couvert à l'assaillant ; dans la ville, chaque édifice, chaque îlot crénelé comme une citadelle, en sorte que l'épaisseur des remparts de Saragosse doit se mesurer par l'espace tout entier qui entoure la ville, et, afin que nul n'ignore la volonté de résister jusqu'au bout, des gibets sont édifiés d'avance, destinés à ceux qui pourraient se rendre.

Dom Basile et sa cohorte prêchent sur le Coso (principale artère de la ville) et anathématisent les "gravachos", suppôts de Satan et de la Révolution. Les esprits sont montés, l'exaltation parfaite.


A COUPS DE CRUCIFIX

Napoléon, énervé de l'incapacité de Junot, envoie Lannes pour en finir. Celui-ci arrive le 22 janvier. Depuis le départ de Moncey, l'armée est réduite à 22 000 hommes ; contre une garnison de plus de 50 000, c'est peu ; mais Lannes reprend son monde en main, coordonne les efforts : désormais, aux tentatives isolées, parcellaires, succède une action d'ensemble.

Le 26 janvier, toutes les batteries ouvrent le feu et, le lendemain, le couvent de San Engracia, déjà attaqué à la mine, est enlevé par les Polonais de la légion de la Vistule. Les moines se défendent avec fureur de corridor en corridor, de chambre en chambre, retranchés derrière des ballots de laine, des livres empilés ; un Polonais est assommé à coup de crucifix, et du haut des clochers voisins, les Saragossains fusillent les assaillants.

Les Français n'arrivent en vue de Saragosse que le 20 décembre 1808, mais dès le lendemain ils occupent le mont Torrero, enlèvent non sans peine le souterrain voûté dit "gouffre de la mort" sur lequel passe le canal de Tuleda, font le blocus du faubourg de la rive gauche, et le maréchal Moncey envoie une sommation à Palafox : Saragosse est investie, Madrid prise.

— Si Madrid a capitulé, Madrid aura été vendue, et je ne puis le croire, répond l'élève de dom Basilio. Toutefois Madrid n'est qu'une ville, et ce n'est pas une raison pour que Saragosse se soumette.

Donc guerre à mort, guerre a cuchillo.

Dès le début du siège, la situation des Français — 30 000 hommes environ, des sapeurs, des artilleurs avec 60 canons — n'est pas brillante. Chaque jour, on perd une trentaine de soldats dans les fossés des parallèles, et les communications avec l'intérieur du pays sont difficiles. Le brave troupier Dominique Fleuret, qui fait partie d'un détachement envoyé au maréchal Lannes, raconte qu'attaqué par des paysans, il faillit y laisser sa peau : "De bonheur que la nuit est venue, et que nous nous sommes perdus d'eux ! En repassant près de nos blessés, nous avons aperçu une femme qui sabrait un chasseur blessé avec son propre sabre." Seuls les cuirassiers semblent inspirer de la crainte aux insurgés, pour lesquels le cri "Los corazos !" est un cri de panique.

En janvier 1809, Moncey est remplacé par Junot, qui se montre aussitôt pessimiste. L'armée, à son sens, manque de l'essentiel : "Il faut frapper fort et promptement, écrit-il à Berthier, mais il faut les grands moyens." Le siège, en effet, ne progresse guère, et Palafox en profite pour monter sur le pavois, magnifier sa propre personne :

— Mon sort me tient toujours entre le canon et les baïonnettes des ennemis. Ces chiens me donnent à peine le temps d'essuyer mon épée toujours teinte de leur sang ; mais cette ville sera leur tombeau. J'ai mis en pièces trois de leurs colonnes ; ma cavalerie a laissé tomber ses épées sur leurs cous altiers, et mon infanterie les a cloués avec ses baïonnettes.

Ces airs de bravoure ravissent les Aragonais, amis de la jactance ; mais les prêtres usent d'une autre rhétorique : l'un d'eux, en habits sacerdotaux, sort de la ville, un crucifix à la main, et, arrivé près d'un poste français, s'arrête, commence à prêcher avec onction, représente aux soldats qu'ils soutiennent une mauvaise cause, et les e,gage à quitter les sentiers de l'enfer pour suivre le chemin du paradis. Les gravachos n'y entendent mot, tirent en l'air pour effrayer cet aspirant au martyre qui s'en retourne, offusqué d'une pareille réception.

Le 11 janvier 1809, les assiégeants marquent un point, emportent le gros bloc du couvent de San José, ce qui leur donne une tête de pont sur la Huerva ; mais Palafox parvient at son conseil savent annuler l'effet moral de cet échec : dans une gazette retentissante, une édition spéciale annoncée à grand fracas, ils apportent aux Saragossains d'étonnantes, de radieuses nouvelles : les Français battus en Catalogne, Napoléon battu par Moore et Blake, 20 000 morts, Berthier et Ney tués, Savary blessé, l'Empereur prêt à capituler, 16 millions de piastres envoyés de Cadix à Saragosse...

Joie immense, aucun incrédule ; le soir du 14, la ville est illuminée, les musiques parcourent les rues, la fête dure jusqu'à neuf heures du soir. Les Français ne savent à quoi attribuer cette soudaine jubilation et, pour la tempérer, le bombardement redouble. Au fait, l'Aragon entier est soulevé, l'armée paysanne constituée. Les Français, assiégés à leur tour, sont affamés jusque dans leur camp.

Au couvent des Trinitaires, même spectacle. Là, c'est le carme Santiago Sas, qui, sabre au poing, bras nus, manches retroussées, sa robe maculée de sang relevée autour de la ceinture, anime les combattants en criant qu'il a déjà égorgé de sa main dix-sept Français :

— Imitez mon exemple, il n'en restera pas un.

Auprès du moine, lui faisant écho, des femmes : Augustina, l'héroïne du Portillo en tête, et aussi des élégantes armées du fusil qui encouragent les officiers par l'espoir des plus douces récompenses. Mais les gravachos tiennent bon, gardent leurs conquêtes et patiemment s'infiltrent, investissent la ligne des couvents.

A l'ouest, près du château de l'Inquisition, ils sont déjà maîtres des Capucins, à l'est des Augustins. Là, dans l'église surchargée d'ornements rococo, les grenadiers français pénètrent par une brèche ouverte près de la sacristie, arrivent au maître autel.

Pris entre deux feux, les Espagnols s'égaillent dans les galeries supérieures, la tribune des orgues ; les niches où les saints pacifiques ont fait leur demeure deviennent des abris de tirailleurs, et parmi les feuillages d'or luisent des fusils ; les cris, les détonations, le bruit des balles qui font éclater les tuyaux sonores des orgues se répercutent longuement sur les parois. Retranchés dans le bas du chœur, d'autres Espagnols tirent à coup sûr... L'église prise, une poignée de paysans se réfugient dans le clocher avec des vivres, des munitions, et résistent encore quelques jours.

Au début de février, la plupart des défenses extérieures de Saragosse, "l'enceinte divine" a cédé, mais Palafox n'en chante pas moins victoire et, s'adressant aux femmes :

— Saragossaines, leur dit-il, vous aussi vous ambitionnez la gloire. Les Amazones ont existé chez les Anciens ; jusqu'à présent, elles n'ont pas été remplacées.

Et il les invite à ce remplacement.

Pour les assiégeants, les difficultés ne sont point vaincues, elles n'ont que changé de forme : à la guerre des couvents succède la guerre des maisons. Avancer dans la rue, à l'air libre, c'est la mort certaine ; on ne peut progresser que sous terre, à la mine, ou en éventrant les murs d'une maison pour passer dans l'autre.

Quand il devient nécessaire de franchir un espace découvert, on construit des épaulements avec des sacs de blé, de laine fine (le grand commerce de Saragosse) et surtout les livres des bibliothèques, les in-folios qui racontent l'histoire des saints martyrs, patrons de la cité ; on les entasse comme des briques, debout, à plat, et c'est un rempart appréciable contre les balles : ainsi les
Légendes dorées préservent les jours des Français hérétiques...

Dans le dédale des rues qui aboutissent au Coso, chaque îlot exige un siège particulier. Le rez-de-chaussée pris, les assiégés passent dans la maison voisine, percent des meurtrières, d'où ils tirent, et l'on voit des conscrits endiablés raser la terre, se surprendre aux canons des fusils dépassant la meurtrière pour les fausser et les mettre hors de service. Un étage occupé, rien n'est fini ; à l'étage supérieur, les habitants tirent par les trous du plancher ou roulent des grenades par les tuyaux de cheminée.

Ensuite, c'est la bataille à travers les créneaux des toits ; silencieux, alertes comme des chats, les Saragossains avec leurs chaussures de serge entament la lutte de partisans aérienne ; on se fusille d'une maison à l'autre ; soudain une explosion retentit et tout s'abîme comme un décor de théâtre... A ce régime, 600 gravachos sont hord de combat en une seule journée.

Sous terre, à la lueur d'une lampe, d'une torche dont la fumée étouffe, le sapeur creuse, étaie... Parfois son pic brise des vases antiques remplis d'or, d'argent, de médailles datant des Carthaginois, des Romains, des Maures, enfouis aux siècles passés peut-être lors de calamités semblables. Le mineur ne s'arrête point, et, tout en repoussant la terre derrière lui, remet le trésor au mineur qui le suit :

— Tiens, passe le Pérou au capitaine, ça l'amusera.
  
Au hasard de la sape, il arrive que Français et Espagnols débouchent dans la même cave, et au milieu de l'obscurité se jettent les uns contre les autres. C'est la vraie guerre aux enfers ; les énormes jarres de grès où les Saragossains conservent le vin et l'huile se brisent, on se bat à coups de pic, de pelle, de hoyau, et les hommes tombent dans les mares de vin, d'huile et de sang.

Parmi les assiégés, le moral n'est point touché, mais la nervosité, la fièvre de siège commencent à percer. Le 3 février, comme la literie manque dans un hôpital, les habitants se saisissent du garde-magasin, qu'ils accusent d'avoir mis en réserve quelques matelas et le pendent sur le Coso avec cette épitaphe : "Assassin du genre humain qui a caché 20 000 lits". Palafox, afin de ramener l'opinion vers de plus saines préoccupations, annonce qu'il a résolu d'armer chevaliers les douze paysans qui se seront le plus signalés dans la défense, et sur un ton de pédagogue proclame :

— Saragossains, une circonstance semblable fut l'origine des gentilshommes, des nobles titrés et des grands d'Espagne !


DES AMONCELLEMENTS DE CADAVRES

Cet appel au désir de "l'indalguia" est entendu. Aux Ecoles Pies, les Français se heurtent à une résistance farouche, sont obligés de reculer ; ailleurs les maisons incendiées arrêtent leur avance, mais au centre l'attaque progresse : le couvent des filles de Jérusalem est enlevé ; on y trouve des instruments de flagellation, des martinets de fer et aussi de délicats travaux d'aiguille.

L'hôpital des fous rempli de morts et de mourants qu'on n'a pas eu le temps d'enlever est ravagé par le feu : une fumée immonde, l'odeur de la chair grillée... Mais on touche au Coso et Palafox, d'un ton solennel, exhorte ses compatriotes :

— Soyez donc les véritables fils del Pilar !

Il y avait, en face de l'hôpital des fous, une énorme bâtisse, le couvent de San Francisco, qui donnait sur le Coso. Lannes, le 10 février, ordonna de s'en emparer. C'était un rude morceau. A trois heures de l'après-midi, on fait jouer la mine. Une explosion terrible : les habitants qui travaillaient à la défense sont projetés en l'air.

Mais les assiégés conduits par un émigré français, le comte de Fleury, tiennent dans l'église, et du clocher resté debout, des voûtes qu'ils percent, lancent une pluie de projectiles, de grenades sur les gravachos, qui se replient, puis reviennent à la charge, s'emparent du clocher où résistent encore quelques douzaines d'hommes demi-nus, sans souliers, mourant de faim... On ne leur fait pas de quartier ; ils sont précipités, Fleury le premier, du haut en bas du clocher.

Le lendemain, ce qui avait été le riche couvent de San Francisco présentait un aspect effrayant ; dans les caveaux souterrains où des familles s'étaient réfugiées, c'est un amoncellement de cadavres ; le jardin, les environs sont parsemés de débris humains, et les soldats qui suivent le rebord des toits, les créneaux de l'église dégouttant de sang, pour s'assurer qu'aucun ennemi n'est caché dans les combles, aperçoivent des membres arrachés, des mains noircies de poudre.

Le macabre est à l'ordre du jour, et l'on trébuche dans les abominations qu'affectionnait jadis le peintre de la mort Juan Valdes Leal. Sous les voûtes obscures de l'église des Récollets, on se bat au milieu des cercueils ; de l'un d'eux sort la tête livide et décharnée d'un évêque enseveli dans les habits pontificaux.

Palafox peut à bon droit décerner des éloges à ses concitoyens. Au couvent de Saint Lazare, la porte charretière renversée par une salve est relevée par les paysans qui l'arc-boutent de leurs bras. Une nouvelle salve la renverse encore ; une seconde fois elle est relevée ; on bat alors en brèche les pieds-droits... C'était un entassement de corps derrière cette porte massive qui, chaque fois qu'elle tombait, écrasait dans sa chute ceux qui la soutenaient.

Les Français s'engouffrent dans le couvent avec tant de furie, tiraillent de telle façon qu'ils s'entre-tuent, puis, enfonçant le mur de l'église défendue par les moines, ils se trouvent en face d'une foule d'hommes, de femmes, d'enfants réfugiés au pied de l'autel et criant miséricorde ; la fumée est trop épaisse pour qu'on distingue les victimes qu'on voudrait épargner et on tire dans le tas.

Cette lutte quotidienne, ignoble, sans rémission harassait les troupes de Lannes qui murmurait :

— A-t-on jamais vu une armée de 20 000 hommes en assiéger une de 50 000 ? Nous sommes à peine maîtres du quart de la ville, et déjà nous sommes épuisés. Il faut attendre des renforts, autrement nous périrons tous, et ces ruines deviendront nos tombeaux.

Le camp où les Français étaient bloqués avait pris un curieux aspect. Les tableaux des églises, des couvents, surtout s'ils étaient bien vernis, servaient de toiture ou de paroi aux baraques ; on voyait en plein champ des Velasquez, des Murillo, des Goya, d'antiques portraits des rois d'Aragon.

Visiter le camp,c'était une récréation, et les Polonais catholiques s'extasiaient devant ces beaux tableaux de piété, tels qu'ils n'en avaient jamais vu chez eux.

Quant à l'intérieur des baraques, on y trouvait de vieux parchemins à défaut de paille, des in-folio en guise d'oreillers, et avec les ornements d'autel, les statues de saints on entretenait le feu. Le vandalisme prospérait.

Pour les malades de l'armée, on avait installé dans les couvents des bourgs voisins des hôpitaux, qui ressemblaient à des maisons de force malpropres ou même à des cavernes d'assassins. Le service y était assuré par des Espagnols réquisitionnés.

Ceux-ci, quand il y avait des morts, s'acquittaient de leur tâche avec une joie diabolique, balançaient les corps nus par les fenêtres, et les malades entendaient un bruit mat et sourd pareil à celui que font en tombant des sacs de blé. C'était aussi une jubilation particulière pour des infirmiers de montrer du doigt aux gravachos les fosses déjà comblées de l'espace qui restait disponible : l'ouvrage ne manquerait point de sitôt. Quant à l'hygiène, c'était un mythe.

Dans Saragosse même, le typhus fait son apparition ; mais l'air vif dessèche promptement les corps qui n'ont rien de repoussant : ils étaient légers et semblables à des statues de carton recouvertes de poussière. Bien que la ville prenne insensiblement l'aspect d'un cimetière, l'ardeur ne faiblit pas, surtout chez les femmes et les moines qui accourent les premiers, quand la cloche appelle à l'assemblée.

Par quels discours les orateurs entretiennent-ils l'enthousiasme ? L'espoir d'être secouru, l'arrivée prochaine d'une armée, les fausses nouvelles, le loyalisme envers Ferdinand, le fanatisme religieux, l'orgueil national, la haine de l'étranger, la passion de l'indépendance ? Toutes ces cordes sans doute sont touchées l'une après l'autre. Il est certain, par exemple, que les femmes de Saragosse ayant avec des gestes pathétiques, des paroles de tendresse et de supplication demandé à la Vierge del Pilar s'il fallait se rendre, celle-ci a fait de la tête un signe négatif.

Mais, le 18 février, les Français enlèvent le faubourg de la rive gauche ; leurs bombes atteigne l'archevêché, crèvent les voûtes de la carhédrale, et c'est dans la ville une scène de désolation ; les femmes pleurent et, en proie à une sorte de délire, crient d'angoisse devant la Sainte Patronne... Puis la confiance renaît :

— La Vierge del Pilar dit qu'elle ne veut pas être française.


PAS DE CAPITULATION !

Augustina fait des adeptes, ainsi Manuela Sancho, une montagnarde de vingt-quatre ans qui combat dans la tranchée, tire la canon, anime les hommes de son exemple et tombe blessée parmi les morts.

Même ardeur chez les jeunes gens ; le nom de l'un d'eux est demeuré fameux : secoué d'une allégresse nerveuse, fébrile, jamais triste, Pirli marchait en chantant à la rencontre des Français, et, quand les balles sifflaient, il remuait les mains, les pieds, faisait des cabrioles. Cet illuminé, ce "ravi" de la bataille appelait le boulets des tourtes chaudes, les grfenades des senoras, la poudre de la farine noire, et passait au milieu de tout cela indemne comme un génie du feu.

Chez les bourgeois même et les employés, le courage, moins agressif, ne manque point.

Le bombardement particulièrement violent à partir du 10 février force les habitants à se réfugier dans les souterrains, où l'air empesté par la fumée des torches et des chandelles devient néphitique ; l'épidémie de typhus s'aggrave d'autant, la terre manque pour ensevelir les morts et l'on creuse de grandes fosses dans les rues, les cours ; devant les églises, des tas de cadavres s'élèvent, couverts de draps déchiquetés, dispersés par les bombes.

Bien que décimés, resserrés dans les quartiers qui longent le fleuve, les Saragossains en majorité n'acceptent point l'idée de capituler ; déjà ils ont accueilli un parlementaire français par des hurlements : "Pendez-le! tuez-le !" Puis, attendant l'arrivée de Palafox, l'ont "mis en chapelle" dans une chambre tendue de noir et orné d'un Christ crucifié de Velasquez ; il y a de quoi méditer profitablement...

A l'est de la ville, rue du Sépulcre — la bien nommée —, on se bat avec acharnement. Ici, une maison attaquée jusqu'à seize fois finit par être emportée par un capitaine polonais en grand uniforme, tiré à quatre épingles — une fantaisie qui paraît baroque au milieu de cette affreuse mêlée. Là, les Espagnols essaient de reprendre deux canons qu'ils ont dû abandonner, s'obstinent malgré la fusillade, de sorte que leurs corps amoncelés sur un petit espace mettent à couvert leurs adversaires.

Parfois un intermède fait diversion à l'horreur : au théâtre qui forme l'angle d'une rue aboutissant au Coso, des soldats ont trouvé des mannequins, des têtes de carton qu'ils fixent à une perche, et approchent des meurtrières ; aussitôt les Saragossains tirent... Alors les joyeux gravachos sortent par la meurtrière la tête, la perche qui la porte, et gouaillent.

Les assiégés avaient encore du blé mais plus de moulin pour le moudre, les vivres frais manquaient, l'épidémie devenait effrayante : 600 à 700 morts par jour, et Palafox, plus capable de causer des insomnies aux belles Aragonaises qu'aux généraux de Napoléon, fit demander à Lannes une suspension des hostilités pendant trois jours : il profiterait de ce délai pour se renseigner sur l'état des affaires en Espagne, et, au cas de capitulation, comptait que la garnison serait autorisée à rejoindre l'armée espagnole.

Peu endurant, Lannes considéra cette proposition comme une mauvaise plaisanterie et ordonna de continuer le feu. Il ne s'agissait plus de lancer des proclamations, et prudemment Palafox résigna son autorité entre les mains d'une junte de 40 membres qui décideraient.

Aucun n'osa prononcer le mot de reddition, mais le 20 février, à quatre heures du matin, malgré une opposition de huit voix, la junte sollicita un armistice.

Le feu cesse. Les parlementaires, seigneurs titrés pour la plupart, sont reçus par Lannes qui, un plan de la ville devant lui, leur montre l'emplacement de six fourneaux de mine établis sous le Coso ; chacun contient 3 000 livres de poudre... Capitulation immédiate, sans condition ; ou demain, tout sautera.

Là-dessus, les parlementaires se signent et l'un d'eux, qui a suivi avec inquiétude les explications du maréchal, s'écrie en traçant rapidement de son pouce cinq ou six croix sur son front et sa bouche :

— Ah ! la casa Ciscala !

C'était son hôtel. On apprend ainsi que sont menacés le palais ducal de Villa-Hermosa, l'hôtel d'Olivar, de Cerezo, la Comédie... Et Junot, qui assiste à la conférence, ne résiste pas au plaisir de bafouer ces aristocrates tremblant pour leurs biens terrestres :

— Désirez-vous à votre hôtel quelque changement de décoration ? En une seconde on peut vous satisfaire ; il suffit d'y laisser tomber l'étoile du mineur !

Ayant cédé sur tout, les négociateurs n'osent rentrer à Saragosse et restent derrière les murs du château de l'Inquisition."

Cet articles s'accompagne de quelques gravures de Goya extraites des Désastres de la guerre, c'est déjà un digne hommage aux victimes des horreurs de ce siège...
_________________
"Un amiral doit savoir mourir sur son banc de quart." (Brueys à Aboukir)


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MessagePosté le: Sam 15 Jan - 19:55 (2011)    Sujet du message: Publicité

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Maréchal Lannes
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MessagePosté le: Mar 25 Jan - 21:37 (2011)    Sujet du message: Les sièges de Saragosse (1808-1809) Répondre en citant

L'article Wikipédia montre deux grandes photos :
- un plan de Saragosse à grande échelle ;
- le tableau Assaut du monastère de San Engracia par la légion de la Vistule, par Lejeune.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Siège_de_Saragosse_(1809)
_________________
"Un amiral doit savoir mourir sur son banc de quart." (Brueys à Aboukir)


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